Jérôme : " Jongler entre le travail en équipes et la vie privée, c’est quasiment impossible "

Travail de nuit - Nettoyage

Jérôme est délégué syndical chez ISS, une entreprise de nettoyage. Il occupe cette fonction depuis presque dix ans et travaille en horaires de nuit et en équipes depuis plus de vingt ans. Les horaires tournants sont éprouvants, tant physiquement que mentalement. « Peu de gens se rendent vraiment compte des effets du travail de nuit et en équipes. »

Vingt ans de travail en équipes, comment tout a commencé ?

Ma première expérience du travail de nuit et en équipes, je l’ai eue comme intérimaire, en travaillant les week-ends de nuit. Entre 21h30 et 5h30 du matin, je devais nettoyer des cuves à béton à l’aide d’un marteau pneumatique – un travail extrêmement pénible.

Par la suite, j’ai été engagé sous contrat fixe chez ISS. On m’envoyait dans des entreprises qui fonctionnaient avec un système de trois équipes tournantes. À l’époque, je travaillais parfois sept jours d’affilée – y compris les week-ends et jours fériés – dans une équipe, puis je restais trois jours à la maison avant de reprendre dans une autre. C’était lourd, difficile à planifier, mais j’étais jeune et je devais gagner ma vie : ma première fille venait de naître.

Parfois, je travaillais un jour dans une entreprise, le lendemain dans une autre. Les entreprises étaient très variées, tout comme les horaires. Je n’avais pas toujours les mêmes collègues à mes côtés. La récupération était très compliquée. Aujourd’hui, les choses ont un peu changé. Je travaille surtout en équipe de jour, mais je fais aussi parfois des nuits, y compris le samedi.

Comment avez-vous essayé de concilier ce rythme avec votre vie privée ?

Aujourd’hui, j’ai trois filles, mais je suis divorcé depuis plusieurs années. Trouver un équilibre entre le travail en équipes et la vie privée est très difficile, voire impossible. Pendant les périodes où ma femme était enceinte ou lorsqu’une de nos filles venait de naître, le travail en équipes pesait lourdement sur ma vie privée.

Je connais beaucoup de collègues qui ont eu des problèmes : leurs partenaires souhaitent parfois qu’ils soient plus souvent ou régulièrement à la maison, mais le travail varie et il est très difficile de consacrer plus de temps à la famille. Parfois, le travail réserve des surprises. Récemment, je travaillais dans une équipe de 12 h à 20 h, mais j’ai finalement dû faire des heures supplémentaires jusqu’à 23 h. Dans ce cas, on n’est évidemment pas disponible le soir pour son ou sa partenaire et ses enfants.

Lorsque je suis devenu délégué en 2016, j’ai travaillé pendant deux ans dans l’équipe du soir. Je ne pouvais voir mes enfants que le matin avant qu’ils ne partent à l’école. Mais pour cela, je devais interrompre mon sommeil. Je les accompagnais tôt à l’école, puis une fois rentré, j’essayais de dormir un peu avant de repartir travailler en début d’après-midi. Je travaillais jusqu’à 22 h et je rentrais généralement vers 23 h. Je prenais ensuite le temps de consulter les agendas scolaires de mes filles pour pouvoir revoir la matière avec elles le lendemain matin si elles avaient des difficultés. Cela aussi était une période très difficile.

Les gens comprennent-ils bien ce que le travail de nuit et en équipes implique ?

Il y a toujours des personnes, y compris des jeunes, qui veulent faire du travail de nuit parce qu’ils ont ainsi un emploi et peuvent toucher des primes. Mais peu de gens prennent réellement conscience de ce que cela implique.

Nous avons mené une action lorsque nous avons dû effectuer des shifts de nuit dans une entreprise située le long d’une autoroute où il y a souvent des embouteillages. Nos collègues devaient parfois sacrifier leur sommeil à cause de cette mauvaise mobilité. Ce n’était plus tenable. Il fallait que cela change.

On ne reste pas jeune éternellement. Je prends mon propre exemple : il m’est encore arrivé récemment de travailler la nuit en sachant que je devais reprendre en équipe de jour le lendemain, mais en rentrant chez moi, je n’ai quasiment pas pu dormir ! Le corps ne s’adapte plus aussi facilement en vieillissant. J’étais épuisé en commençant mon poste de jour. Les horaires tournants sont extrêmement lourds pour le corps et le bien-être mental. Même en commençant jeune dans ce système, on crée des problèmes pour plus tard. À terme, il faudrait pouvoir alléger ce travail lourd, mais j’ai bien peur que cela devienne de plus en plus difficile pour beaucoup.

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